Interview de Mme Paulette AHO sur les dix ans de SYTO/BENIN

Après 10 ans à la tête de l’ONG SYTO/BENIN

«Je ne sens pas encore un engagement des jeunes béninois à prendre des initiatives», selon Paulette Aho

Depuis 1998 qu’elle existe, l’ONG SYTO/BENIN a développé plusieurs activités au profit des jeunes. Depuis peu, elle s’investit dans le social. Volontariat, jobs de vacances, activités humanitaires, promotion de la carte ISIC, placement académique, découvertes, tourisme… l’organisation a travaillé dans maints domaines et compte aujourd’hui, 10 ans après, de multiples acquis. Mais tout en énumérant ceux-ci, la directrice de SYTO/BENIN qui se prépare à confier la gestion aux jeunes, ne manque pas d’évoquer les difficultés rencontrées, et surtout elle se désole du peu d’engagement des jeunes béninois pour le travail comparativement aux jeunes de la sous-région.

Après dix ans d’activités, quel bilan peut-on faire de SYTO-BENIN?

Pendant ces 10 ans, si je compare SYTO/BENIN aux autres bureaux (SYTO/SENEGAL, SYTO/GHANA, SYTO/COTE D’IVOIRE), SYTO/BENIN a fait beaucoup, mais peu. C’est une question de mentalité. On constate que les jeunes au niveau du Bénin et même au niveau des organismes partenaires ne sont pas très engagés. Les gens n’arrivent pas à suivre notre rythme. Ce qui fait qu’aujourd’hui, avec tout le dynamisme que nous avons imprimé à SYTO/BENIN, nous sommes encore à la traîne par rapport aux autres. Mais, je puis vous dire que par rapport aux activités, nous avons beaucoup fait quand nous nous comparons à certaines ONG de la place et nous comptons mieux faire.

Parlez-nous des différents programmes et projets développés et leurs acquis . . .

Nous avons eu plusieurs programmes. D’abord, les programmes normaux. Il s’agit des programmes académiques, des programmes de jobs de vacances que nous avons avec les jeunes, les programmes de volontariat, les programmes de stage. En plus, il y a eu des programmes spécifiques avec nos partenaires canadiens surtout le Cégep Marie-Victorin et Jeunesse Canada Monde. Avec Jeunesse Canada Monde par exemple, nous avons eu pendant trois années consécutives à développer le programme axé sur le thème « Journalisme et Droits Humains ». Avec ce programme très particulier par rapport à sa thématique et qui s’est déroulé de 2004 à 2007, nous avons pu former 36 journalistes béninois qui sont aujourd’hui dans la presse béninoise (presse audiovisuelle- presse écrite). Nous sommes fiers de constater que plusieurs de ces journalistes formés par Jeunesse Canada Monde sont en vue dans leur corporation. On les retrouve à Canal TV, Golfe FM, Radio Tokpa, Le Municipal, Capp FM… Nous avons également développé un programme pour les moins jeunes avec le Cégep Marie-Victorin. C’est une école canadienne également avec laquelle nous travaillons à travers un programme international pour les jeunes et un programme dénommé « expérience africaine » pour les personnes du 3e âge. Aujourd’hui, nous sommes à la 4e édition.

Nous préparons actuellement deux nouveaux programmes avec toujours l’organisme canadien Jeunesse Canada Monde. Le 1er se déroulera au Canada et au Bénin et porte sur le thème « Environnement et développement communautaire » et le deuxième aura lieu au Mali avec comme thème « Agriculture et développement communautaire ». Nous espérons encore avec ces deux programmes très intéressants, contribuer à la formation de la jeunesse béninoise.

Quand on parle de SYTO/BENIN, on pense à la carte ISIC. Quels sont les avantages liés à cette carte pour les étudiants?

La carte ISIC, c’est en anglais International Student Identity carte. C’est une carte internationale pour l’étudiant. C’est une carte mondialement reconnue par l’UNESCO qui soutient sa promotion. Elle permet aux étudiants d’avoir des réductions de prix dans plusieurs structures partenaires. Il s’agit des structures qui vendent des produits qui intéressent les jeunes tels que les librairies, les cybercafés, les pharmacies, les centres de santé… Avec ces différentes réductions qu’obtiennent les jeunes, nous contribuons à leur rendre la vie plus facile. Parce que nous savons bien qu’ils sont dans le besoin. Malheureusement, cette carte n’est pas bien connue malgré tout le travail que nous faisons pour faire sa promotion. Il y a aussi que les jeunes détenteurs de la carte oublient de l’utiliser au bon moment. Ce qui fait que nous sommes un peu déçus de son utilisation. C’est une situation déplorable car, cette carte peut bien servir de carte d’identité pour les jeunes qui vont dans d’autres pays. Nous souhaitons que les étudiants l’utilisent pour que nos partenaires nous fassent davantage confiance. Et nous souhaitons également que nos partenaires échangent plus avec leurs employés pour ne pas créer des désagréments aux jeunes adhérents. Car, parfois, ces employés ne sont pas au courant de ce partenariat et refusent donc de servir les étudiants titulaires de la carte. A l’occasion de la célébration du 10e anniversaire, nous pensons inviter tous nos partenaires pour les sensibiliser davantage sur le bien-fondé de la carte ISIC. Et avec cette action de sensibilisation, nous pourrions donner un meilleur service aux détenteurs de cette carte.
Avec SYTO/BENIN, c’est les jeunes mais on a vu aussi l’organisation, ces dernières années, dans le social. Qu’est-ce qui explique cet investissement dans le social?

En effet, le fait d’être en contact avec des partenaires qui interviennent dans les domaines de la santé, de l’éducation, du développement communautaire explique aujourd’hui notre engagement dans ce secteur. Puisque le besoin est là. Nous nous rendons compte qu’il y a beaucoup de problèmes à régler et qu’il y a beaucoup de demandes. A Allada par exemple où nous avons travaillé, nous nous sommes rendus compte que des orphelins ne bénéficient nulle part de soins gratuits. Alors, nous avons décidé de chercher un partenaire pour construire un dispensaire non seulement pour les orphelins mais aussi pour les démunis qui n’ont pas les moyens d’aller à l’hôpital et dans les cliniques. Donc, nous avons pu, avec les partenaires français, construire un dispensaire à Allada pour la congrégation des Sœurs de Saint Augustin. Nous avons fait la même chose au niveau de Savalou. Là, il y a un hôpital et une clinique mais tout le monde n’a pas les moyens de se faire soigner à ces endroits. Ainsi, nous avons lancé la demande auprès d’un partenaire pour la construction d’une école, d’un orphelinat et d’un dispensaire. Nous avons eu la chance d’avoir le groupe d’étudiants de l’Ecole de technologie supérieure de Montréal à travers le Programme de Regroupement Etudiant pour la Coopération International (PRECI) qui a répondu à notre appel pour le dispensaire qui vient d’être construit et inauguré à Savalou depuis le 24 novembre 2007 et c’est un dispensaire qui fonctionne très bien.

En dehors de la santé, nous avons des partenaires dans l’éducation et avec eux, nous sommes entrain de faire construire un complexe de 3 classes à Doumè à 50 km de Savalou. Donc, c’est en étant en contact avec les populations sur le terrain que nous sentons le besoin d’agir dans ces divers domaines. Et nous n’oublions pas nos partenaires, ophtalmologues/obstétriciens qui sont venus pour des consultations et des interventions chirurgicales gratuites à Natitingou en 2004 et en 2006 à Kétou.

Est-ce à dire que les ministères de la jeunesse, de la santé, de l’éducation ne vous viennent pas en appui pour ces différents programmes ?

Nous avons écrit au ministère de la jeunesse et du sport depuis 6 ou 7 ans et nous avions même rencontré le ministre d’alors qui nous a demandé d’introduire un dossier. Ce qui a été fait. On a eu l’accord de principe, mais jusqu’à présent plus rien. Mais quand nous sommes retournés, il y a deux ans pour relancer les choses, on n’a pas du tout retrouvé notre dossier. C’est pour vous dire comment ça marche dans les ministères. Mais par contre avec le ministère de la santé, nous avons pu avoir un partenariat de soutien qui nous a permis de réaliser deux dispensaires. Parce que sans l’accord du ministère, vous ne pouvez pas construire de dispensaire, c’est donc grâce à leur appui qui n’est pas facile, je l’avoue, qu’on a pu avoir l’accord de partenariat et c’est cela qui nous a permis de faire venir les canadiens ophtalmologues. Nous allons relancer pour le ministère de la jeunesse vu qu’aujourd’hui nous avons un ministre jeune, très engagé et très dynamique auprès de la jeunesse. Nous pensons qu’avec lui, on peut avoir un appui.

De façon générale, pensez-vous que la jeunesse béninoise est moins engagée que celle de la sous-région ?

Il faut que les jeunes sachent ce qu’ils veulent. Quand vous voyez les jeunes se plaindre de n’avoir pas un emploi après l’obtention de leur diplôme, c’est parce qu’ils ne sont pas engagés. Aujourd’hui, l’Etat ne peut pas tout faire. Même quand vous leur trouvez des stages, ils s’attendent aussitôt à une rémunération sans aucune expérience. Alors qu’au même moment, on a des jeunes qui viennent de partout, faire des stages bénévoles au Bénin. Mais, les jeunes béninois ne sont pas intéressés par cela. C’est l’argent qui intéresse le jeune béninois. Tout ce qui est bénévole ne l’intéresse pas. Et cela, c’est une question de mentalité que nous devons changer. Ce n’est pas le cas de la jeunesse ghanéenne, leur engagement est extraordinaire.

C’est très plaisant de voir comment ils sont très déterminés mais les jeunes béninois ne veulent pas travailler. Ils sont paresseux, c’est une vérité qu’il faut dire. Ceux qui disent qu’ils sont diplômés sans emplois ne sont pas des jeunes engagés. Les jeunes sénégalais sont très engagés dans les projets. A SYTO/SENEGAL que j’ai créé avant de créer SYTO/BENIN, j’ai vu comment les jeunes s’adonnent au travail. Les jeunes béninois attendent le travail dans leur maison et attendent qu’on vienne les chercher et quand vous n’avez pas une forte enveloppe, ils ne veulent pas travailler.

Avez-vous prévu des activités dans le cadre de la célébration des 10 ans pour mieux faire connaître SYTO/BENIN?

C’est vrai que SYTO/BENIN n’est pas bien connu car en réalité, après 10 ans d’existence, normalement dès qu’on dit SYTO/BENIN tout le monde ou tout au moins les jeunes doivent pouvoir se retrouver. Notre slogan à SYTO/BENIN, c’est « la passion pour la jeunesse ». On n’est pas connu parce que le coût de la publicité est exorbitant pour une ONG à but non lucratif. Il faut travailler avec les médias parce que nos jeunes ne lisent pas du tout. C’est la télévision et parfois la radio. Or, se faire connaître par les médias aujourd’hui coûte cher. Mais pour ce 10e anniversaire, nous prévoyons d’organiser une conférence de presse pour faire le point de nos activités, des journées portes ouvertes pour nous faire découvrir et puis rencontrer nos partenaires de la carte ISIC pour renouer le partenariat. Je crois qu’avec toutes ces activités, nous ferons mieux connaître Syto-Bénin.

Quelles sont les perspectives pour SYTO/BENIN?

J’attends de la jeunesse qui est en train de prendre la relève des propositions et des initiatives. Je veux connaître leur vision pour faire avancer Syto-Bénin. J’ai fait ce que j’ai pu en 10 ans. L’équipe de jeunes qui ont tous moins de 30 ans sont mieux placés pour savoir ce dont les jeunes ont besoin. Nous voulons beaucoup plus nous investir dans le social et ouvrir plus notre ONG aux femmes. Nous le faisons depuis deux ans et nous voulons accompagner ces femmes pour que demain, elles puissent vraiment se prendre en charge et s’occuper de leur progéniture.

Comment est né votre amour à travailler pour et avec les jeunes ?

C’est peut-être dû à ma formation de départ, ce que j’ai toujours fait c’est le transport aérien. Pendant 35 ans, j’ai travaillé dans le transport aérien en tant que hôtesse navigante, chef de cabine et ensuite j’ai travaillé dans la promotion des ventes en tant que chef service promotion des ventes au niveau d’une compagnie. Tout cela, c’est un travail de contact. Cette expérience faite de contacts et les voyages qui m’ont enseigné qu’il y a toujours des choses à découvrir ailleurs expliquent ma motivation à permettre aux jeunes d’aller aussi voir ailleurs, pour changer de perception. Les voyages forment la jeunesse.

Sous quel signe placez-vous cette célébration des 10 ans de SYTO/BENIN?

Sous le signe de la reprise de SYTO/BENIN par les jeunes. Toute la nouvelle équipe de SYTO/BENIN a moins de 30 ans. Cette nouvelle équipe est appelée après 10 ans de travail intense, à reprendre les choses en mains, à mettre en œuvre sa vision et à avoir des résultats plus que ce que nous avons obtenu. Je souhaiterais que la jeunesse se prenne en charge, qu’elle prenne des initiatives, qu’elle travaille ensemble avec SYTO/BENIN pour qu’on puisse apporter notre contribution à la construction du pays. Ce pays compte beaucoup sur les jeunes pour émerger et décoller.

Interview Réalisé par Alain TOSSOUNON